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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 17:15

A la veille des Assises écologistes de Lyon, l'auteur de ce blog a jugé utile d'ouvrir ses colonnes à une lettre ouverte de Maryse Lapergue à Daniel Cohn-Bendit. Ce texte n'engage bien sûr que son auteure. Vos réactions sont les bienvenues !


 Mon cher Daniel,



Tu dénonces le sectarisme persistant des Verts et tu vas appeler à Lyon à une ouverture des Verts - pardon, d’Europe Ecologie - au-delà des écologistes. Je t’aime… moi non plus ?


Tu le sais, les faits et les chiffres sont têtus... Que reste-t-il des millions de sympathisants et des électeurs enthousiastes d’Europe Ecologie, dont je fus, lors des élections européennes ? Seulement 6.800 votants Verts et divers Europe Ecologie pour le vote d’adhésion au processus, cette machine à gaz électorale interne opaque refilée par les Verts à la nébuleuse EE. 6.800 sur 16.000 « adhérents » ou 13.000, selon les chiffres informes de la direction verte.



Une perte sur le tas de 58 % ou 48 % des sympathisants actifs revendiqués. Le récent vote interne du parti vert témoigne de la même indifférence ou désaffection : 3.944 votants, soit 51,41 % des adhérents, qui seraient ainsi 7.671 en 2010. A comparer au vote qui avait concerné 5.068 adhérents (60,85 % d’un parti de 8.328 membres) pour désigner Cécile Duflot à la tête des Verts en 2008. Le parti vert aurait perdu 8 % de ses adhérents en 2 ans et les adhérents restants seraient moins motivés.



Comment expliquer ces chiffres cruels ? Par une double déception : d’une part celle des Verts désarçonnés par ton discours d’un « dépassement » mal circonscrit au-delà de l’écologie, discours voisin de celui tenu aujourd’hui par Cécile Duflot ; d’autre part celle des sympathisants attirés par ton discours d’ouverture et découragés par la mainmise des Verts sur la structure « provisoire » d’Europe Ecologie.



Cécile Duflot peut se réjouir de la victoire du projet EE avec des scores à l’africaine (84 et 90 % des seuls votants), elle sait, et toi aussi, que la dynamique EE n’existe plus que dans les mots. La vitrine continue à briller aux yeux de journalistes à la complaisance nourrie de leur refus de voir casser leur jouet des Européennes ; mais la boutique est réduite aux patrons et l‘arrière boutique sans stock militant significatif.



De cela, cher Daniel, tu ne parles pas et je comprends ta gêne : mettre en avant la réalité chiffrée pourrait paraître un coup vicieux porté à l’écologie politique toute entière. Même Alain Lipietz élude la question : la dynamique EE résiderait pour lui dans les urnes, pas dans la réalité de l’appareil partitaire ! Le vieux gauchiste avoue ainsi son penchant rédhibitoire pour la dictature d’une prétendue avant-garde révolutionnaire ici écologisée.  Cécile Duflot ose, elle, prétendre construire un parti de gouvernement. La jeune chef du marketing vert veut dépasser (larguer ?) l’écologie pour construire une alternance au PS en notabilisant sa fragile nomenklatura via une nouvelle étiquette. Comment, dans les deux cas, penser qu’un large courant d’opinion pourrait être sérieusement charpenté, en démocratie, par un groupuscule de quelques milliers ? Cela t’interroge, non ?



Mais il n’y a pas que les chiffres qui te gênent. Il y a aussi le grand écart espéré par un Parti Vert maquillé en Europe Ecologie : conserver l’électorat centriste que tu avais attiré aux Européennes (avec une petite érosion aux régionales) tout en mettant la barre à gauche ou plutôt à extrême gauche toute. Tu avais réussi à nous faire croire que les Verts dépassaient enfin leur sectarisme aux Européennes derrière des militants écologistes incontestables : Bové, Rivasi, Jadot. Eva Joly l’incorruptible pimentait le rassemblement des écologistes.



Puis tu as confié à d’autres l’organisation du « mouvement » : organiser n’est pas ton truc. Ce qui t’ennuie et te fait râler, c’est qu’en digne héritier de ta propre jeunesse, tu as sous-estimé le poids et la pesanteur du jeune et déjà si vieux parti vert, croyant que son infantilisme le vaccinait contre l’anarcho-bureaucratisme. Ton frère et les députés Européens que tu côtoies n’ayant pas organisé des « amis d’Europe Ecologie » pour exister face au parti vert, tu n’as pas transformé ton essai médiatique des européennes, tandis que partout les petits Verts (structurés, eux) ont été à la manœuvre, créant des comités ouverts…à eux-mêmes et à leurs seuls amis, cooptés, autoproclamés, machines à exclure les militants associatifs auxquels tu avais tendu la main, privant une éventuelle future ouverture de l’indispensable préalable d’un rassemblement effectif des écologistes.



Qu’Eva Joly, hier proche du Modem et n’est pas écolo, incarne l’ouverture aux non-écolos te plaît plutôt, toi qui es prêt à travailler avec Rama Yade ! Que ta créature en politique se soit choisi d’autres alliés pique ta vanité. Mais ce qui t’ennuie vraiment, c’est qu’avec Duflot et Placé, Eva Joly argue d’un faux rassemblement des écologistes pour prolonger dans EE la structure d’un Parti Vert notabilisé au profit de ses seuls dirigeants et de leurs amis cooptés. Eh oui, ton fourre-tout coopératif transformé en club privé !



Libéral mais aussi libertaire, tu ne supportes pas qu’Eva Joly avale l’injure de Placé - « vieille éthique » -, qu’elle s’autoproclame candidate à la présidentielle en chantant avec la future nomenklatura cooptée (Duflot, Jadot, Besset…) le grand air de la démocratie et fasse l’impasse sur la désignation des candidats aux cantonales avant même que le parti soit créé et définisse une stratégie électorale, qu’elle ait aimé ta mise en minorité dans le vote de statuts - la part juridique d’un parti - organisant la pérennité du seul pouvoir vert au sein de EE, qu’elle taise l’adhésion scandaleuse de clients tamouls orchestrée par un ponte EE héritier de la banlieue rouge stalinienne, qu’elle oublie de se pencher sur la gestion des adhérents et sympathisants et sur la proportion curieuse des votes par correspondance (jusqu’à 70%), ces pratiques de manipulation bien connues et qu’elle se taise sur le refus de faire une place à Corine Lepage.



Cher Daniel, le plus grave pour moi n’est pas qu’Europe Ecologie ne s’ouvre pas à Rama Yade ou n’admire pas le monde crapuleux du football. Ni que Duflot et ses amis rêvent d’être un parti comme les autres… alors que les autres partis sont là pour ça. Non, ce qui est grave, c’est qu’un parti vert puisse estimer de diverses façons - la tienne ou celle de Duflot - que l’écologie est suffisamment implantée dans la vie politique et la société pour ne plus en faire la priorité de son engagement, comme l’atteste le choix imposé d’Eva Joly comme candidate à la présidentielle. Et qu’il puisse prétendre en république construire un projet sérieux sur une minorité manipulatrice des chiffres, des concepts et des alliances, et dévoyeuse du minimum de démocratie indispensable.



Je pense tout le contraire : l’urgence est de réfléchir pour refonder la conception écologiste du monde au moment où les indicateurs planétaires s’affolent.

Je sais que ton existence politique est liée au parti Vert dont tu es obligé d’avaliser la déperdition grandissante des fondamentaux de l’engagement environnemental : cela t’empêche de faire émerger la force politique écologiste non sectaire que tu crois espérer.



Mais cela ne saurait, pour moi, être un prétexte suffisant pour participer à la mise en place d’une nouvelle structure politique dont la boussole a perdu le nord écologiste au profit d’une réal politique politicienne. Les écologistes qui s’en contentent aujourd’hui fabriquent leur déception et amertume de demain.



Maryse Lapergue

Militante associative

Co-fondatrice, porte-parole et élue régionale et locale de Génération Ecologie entre 1990 et 1998

Tête de liste P-O (AEI) aux régionales de 2010



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Maryse Lapergue - dans Ecologie
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