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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 16:56

Dans ce petit livre percutant, Fabrice Nicolino, journaliste à Charlie Hebdo et auteur de nombreux livres sur l’écologie, raconte à Raymond, un paysan imaginaire de 90 ans, les étapes de la destruction programmée de l’agriculture telle qu’on la connaissait voici un siècle.

Dès 1893, la moitié des animaux d’élevage américains terminent leur vie dans les abattoirs industriels de Chicago, dont le très convenable académicien Paul Bourget, en voyage outre-Atlantique, dénonce alors les horreurs. Un modèle dont s’inspirera Henry Ford pour les chaînes de production de ses usines d’automobiles.


Mais c’est surtout à partir de la Première Guerre mondiale que le développement de la chimie de synthèse entraîne l’industrialisation à marche forcée de l’agriculture. Fabrice Nicolino nous en narre les épisodes les plus saillants à travers une série de portraits hauts en couleur. On fait ainsi connaissance avec l’ingénieur agronome Fernand Willaume, auteur en 1926 d’un Manuel-Guide des traitements insecticides et fongicides des arbres fruitiers, et avec Jean Bustarret, théoricien de la sélection agricole, créateur en 1956 du Comité de lutte contre les mauvaises herbes (tout un programme !).

 

Défilent ensuite sous la plume acérée de Fabrice Nicolino des figures plus connues comme Jean Monnet, Jean Fourastié (économiste chantre du « progrès » et des « trente glorieuses »), Edgard Pisani (ministre de l’Agriculture du général de Gaulle au début des années 1960), Michel Debatisse, passé du syndicalisme agricole chrétien à la promotion de l’agro-industrie, Luc Guyau, propulsé à la tête de la FAO, sans oublier l’inénarrable Xavier Beulin, PDG d’un groupe agro-industriel se faisant passer pour un défenseur de la paysannerie.

 

A ces artisans du « chambardement de la France paysanne » dénoncé par le grand historien Fernand Braudel, Fabrice Nicolino oppose des précurseurs comme André Pochon, pionnier breton de l’agro-écologie, ou Olivier de Schutter, ex rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation et auteur en 2011 d’un rapport retentissant selon lequel l’agroécologie pourrait doubler en dix ans la production alimentaire mondiale.

 

En chemin, Fabrice Nicolino pointe la responsabilité des Igref (ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts), et de leurs collègues Ingénieurs des ponts, les aberrations du remembrement qui a joué un rôle écrasant dans la destruction des haies, la promotion par l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) de l’agriculture industrielle.

 

« La France, grand pays malade, a échangé une civilisation pleine de formes vivantes contre un monde de pacotille soudé aux écrans, ouvrant sur le vide », conclut sombrement notre auteur, pour qui il n’est cependant « pas interdit d’imaginer une France de 2050 qui compterait un, ou deux, ou trois millions de paysans en plus de ceux qui croupissent dans les hangars industriels ou les fermes concentrationnaires pour animaux ».

 

« Ce livre, je l’avais écrit l’an passé, et il devait sortir en janvier 2015 », explique Fabrice Nicolino sur son blog Planète sans Visa. « Et puis il s’est passé que mes amis sont morts, que d’autres ont été charcutés par les balles. J’ai pour ma part reçu trois balles, et je prends encore de la morphine. Le livre, bien que sorti de l’imprimerie, est resté en carafe jusqu’à aujourd’hui. (…) La couverture s’orne d’un dessin de mon cher vieil Honoré, flingué le 7 janvier passé par les frères Kouachi. Et cela n’a rien d’un hasard, car Les Échappés sont la maison d’édition de Charlie. »

 

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture
Éditions Les Échappés 130 pages, 13,90 euros

 

Cette recension est parue sur le site des JNE.

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