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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 15:00

Il a fallu l’annonce de son décès à l’âge de 86 ans, le 13 novembre 2014, pour que les grands sites d’information, ainsi que France Inter le 14 novembre dans le journal de 8 h et la revue de presse (et même pour quelques secondes le 20 h de France 2 ce même jour !), (re)découvrent l’existence d’Alexandre Grothendieck, qui fut à la fois un génie des mathématiques et une grande figure hélas bien oubliée des premières années du mouvement écologique en France.

 

 

Grothendieck4

Alexandre Grothendieck (au tableau noir) lors d’un séminaire à l’Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette dans les années 1960 – photo DR

 

Il faut dire que ce personnage hors normes avait tout mis en oeuvre pour se faire oublier, en choisissant de se retirer en 1988 dans un village de l’Ariège dont le nom a été tenu secret à sa demande expresse jusqu’à l’annonce de sa mort.

 

Je l’avais beaucoup fréquenté entre 1970 et 1973 au sein du groupe Survivre (devenu Survivre et Vivre) qu’il avait fondé avec deux de ses collègues mathématciens, Pierre Samuel (mon père) et Claude Chevalley, pour ne jamais le revoir ensuite. Car, en 1973, Grothendieck avait quitté ce mouvement, devenu trop gauchiste à ses yeux, et qui finira par s'auto-dissoudre en 1975, et avait rompu avec la mouvance écologiste en partant enseigner à Montpellier…

 

D’autres que moi sont mieux qualifiés pour expliquer le rôle – assurément majeur – d’Alexandre Grothendieck dans l’histoire des mathématiques. Je vous renvoie à l’article de Philippe Douroux, bien documenté et superbement illustré, mis en ligne ici sur le site du CNRS, ainsi qu’au dossier de couverture publié en mars dernier dans la Recherche sous la houlette de Philippe Pajot.

 

Il y a quelques mois, l’excellent livre de Céline Pessis sur Survivre et Vivre (lire ma recension ici) avait commencé à lever le voile sur la place occupée par Grothendieck dans l’histoire de l’écologie en France. « Shurik » (son surnom pour les proches) fut parmi les premiers scientifiques en France à oser contester l’utilisation « pacifique » de l’atome, qui n’était jusqu’alors remise en cause que par quelques hurbulerlus autodidactes comme l’infatigable Jean Pignero, fondateur de l’Association contre le danger radiologique, devenue Association pour la protection contre les rayonnements ionisants (APRI). Après avoir lancé  dans notre pays le premier mouvement de « scientifiques concernés » (ce qu’était pour l’essentiel Survivre lors de sa fondation en 1970), Alexandre Grothendieck fut aussi un pionnier de l’«auto-contestation» de la science, avec son manifeste « Allons-nous continuer la recherche scientifique ?».

 

Ainsi que le souligne José Bové (qui l’avait également fréquenté en ces temps lointains) dans une belle interview sur le site de Libération, Alexandre Grothendieck se distingua aussi par sa volonté (très nouvelle pour l’époque en France) de lier changement social et changement individuel. « Grothendieck faisait toujours le lien entre la pensée et la vie de tous les jours », écrit ainsi Bové, pour qui « les zadistes à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes sont les enfants de Grothendieck ». Une démarche proche dc celle du journaliste Pierre Fournier (membre de l’AJEPNE,  « ancêtre » des  JNE), qui affirmait : « On ne change pas la vie sans d’abord changer sa vie » (lire ici ma recension d’un ouvrage qui rassemble et met en perspective un grand nombre de ses écrits).

 

Autour de la forte personnalité de Grothendieck, Survivre et Vivre fut (avec les Amis de la Terre France, créés aussi en 1970, et Nature et Progrès, dont les congrès étaient des rendez-vous incontournables) l’un de ces quelques creusets où convergèrent scientifiques critiques, gauchistes soixante-huitards, anarchistes, pacifistes, végétariens, adeptes du bio ou de la vie en communauté, néoruraux, précurseurs des énergies alternatives et des technologies douces… (certains cumulant plusieurs, voire l’ensemble de ces étiquettes….). Un joyeux désordre dans lequel (bis repetita…) les gauchistes libertaires ont fini par avoir le dessus…

 

Grothendieck, lui, avait déjà choisi de prendre le large par rapport à un mouvement qui n’a pas tardé à l’oublier…

 

Saluons ici la sincérité et la radicalité de sa démarche de « retrait du jeu ». Et formons le voeu qu’à la « faveur » de sa mort, son apport décisif à la réflexion et l’action écologiste soit enfin estimé à sa juste mesure…

 

 Pour en savoir plus, voir ici les liens de Grothendieck sur Médiapart.

 

Une première version de cet article a été publié sur le site des JNE (Association des journalistes et écrivains pour la nature et l'écologie).

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