Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 15:53

Par une étrange coincidence, deux grands précurseurs de l'écologie en France, Alexandre Grothendieck et Serge Moscovici, viennent de mourir à deux jours d'intervalle, le 13 novembre 2014 pour le premier, le 15 novembre pour le second.

 

Or, ces deux personnages hors du commun s'étaient côtoyés entre 1971 et 1973 au sein du groupe Survivre et Vivre, créé par Grothendieck en 1970. En particulier, ils avaient été parmi les concepteurs et animateurs d'une exposition itinérante sur l'« ethnocide » de ces peuples qu'on n'appelait pas encore « premiers », qui avait circulé dans les campagnes françaises au cours de l'été 1972.

 

Céline Pessis, auteur du livre « Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie » (Éditions L’échappée), raconte ainsi cette aventure dans un mémoire paru en 2009 sur ce mouvement : « Survivre participe également à l'organisation d'une exposition itinérante l'été 1972 en collaboration avec Robert Jaulin et Serge Moscovici. Il s'agit de mettre en parallèle l'extermination des Indiens dont l'ethnologue Jaulin se fait le défenseur et celle des paysans victimes de la modernisation des campagnes. Les participants, à tout le moins Chevalley, Grothendieck et Moscovici, exposent dans des villages français les photos d'Indiens victimes de la « paix blanche », la "décivilisation"575 occidentale décrite par Jaulin,. Ce dispositif vise à produire, par le biais de l'Autre, un nouveau regard sur soi, à sortir les paysans de l'image d' « arriérés » posée sur eux, pour les inviter, face aux destructions liées à l'avènement du « progrès » et la modernisation des campagnes, à s'affirmer "autres". »


 

Grothendieck, Moscovici et Jaulin avaient aussi en commun, ainsi que l'explique Céline Pessis, une « critique de l’utilisation des mathématiques en sciences humaines comme procédé d’expulsion du sens et du sujet » . « Alors très bon ami de Grothendieck qu’il rencontra au séminaire d’ethnologie, d’anthropologie et de sciences des religions qu’il anime en collaboration avec Serge Moscovici et proche de Survivre où il signe des articles, R. Jaulin, après un travail sur la mort Sara, où il se livre à l’analyse formelle de la structure du système divinatoire de ce peuple, s’est intéressé à la diffusion des mathématiques en sciences humaines et particulièrement des mathématiques modernes, où ne sont considérés que « des éléments et leurs relations ? Jaulin entreprend de rassembler les textes des membres de Survivre que l’on vient d’évoquer et en édite le recueil Pourquoi la mathématique ? dont l’historien des sciences Serge Moscovici rédige la conclusion. S’inscrivant dans « la chaîne des relations » unissant Survivre et Jaulin/Moscovici, ce livre se présente comme une entreprise délibérée de déconstruction d’une certaine image de la science. Aussi peut-on parler à son propos de « politisation des mathématiques » pour qualifier cet enrôlement des mathématiques. Alors que les mathématiques sont présentées comme l’image par excellence de la science, « tabernacle où sont déposées les tables de la loi de l’esprit », les mathématiciens de Survivre travaillent là à miner la représentation classique de leur discipline, l’attaquant comme on l’a vu dans ces prétentions d’objectivité et d’universalité. »


 

Au-delà de la tristesse qu'elle inspire à l'auteur de ces lignes (qui a eu la chance de les connaître tous les deux et adresse ses condoléances à leurs familles respectives), le décès quasi simultané de ces deux personnalités exceptionnelles nous donne ainsi l'occasion de faire connaître cette convergence étonnante entre mathématiciens et ethnologues qui a joué un rôle non négligeable dans l'émergence du courant écologiste en France.

 

Une première version de ce texte a été mise en ligne sur le site MediaPeps.

Partager cet article

Repost 0

commentaires